Techno / High-Tech

Silvia Casalino, ingénieure dans l’aérospatial et féministe, rencontre avec une femme qui fait la tech

« À l’époque, faire carrière dans l’aérospatiale, c’était pour les guerrières ! ». Silvia Casalino est une des rares femmes à avoir choisi ce secteur, à dominante masculine.  « Par challenge », admet-elle aujourd’hui. Après un bac littéraire, elle rentre à la prestigieuse école polytechnique de Milan (Politecnico di Milano). L’expérience universitaire la marque profondément. « Le premier jour de cours, je me suis retrouvée dans un amphi avec un million de mecs… et moi !  », sourit-elle avant de reconsidérer les proportions en bonne scientifique :  sur environ 400 élèves, elles sont moins d’une quinzaine. « Et étrangement on finissait toujours par se regrouper  », raconte-elle.  

«  Féministe depuis mes vingt ans  »

En cours, en soirée, elles et ses camarades sont des ovnis. Au fil des années, les anecdotes sont plus cocasses les unes que les autres : il n’y a pas de toilettes pour filles dans le bâtiment, celles qui se lèvent de cours se font siffler (et font des doigts d’honneur!) ou encore certains de leurs homologues masculins leur font des cadeaux sous couvert de galanterie. «Immergée dans une matrice sexiste » Silvia s’est rapidement forgé une conscience militante. « Je suis féministe depuis mes vingt ans.  »

Tout est nouveau, donc étonnant, et pas si révoltant. De toute façon, elle et les autres n’ont pas de modèles de femmes scientifiques. « On m’a parlé de Marie Curie. Mais les autres, personne ne les a jamais mentionnées. » Peu importe, elle trace sa route.  En 1998, elle intègre l’École nationale supérieure de l’aéronautique et de l’espace à Toulouse (que l’on appelle alors « SupAero »). En France, où elle commence à travailler, Silvia Casalino se heurte là-aussi au sexisme. « L’Italie c’est la préhistoire du sexisme, la France c’est la vraie misogynie, celle qui tabasse !  », s’amuse-t-elle à remarquer lorsqu’elle traverse les Alpes. « C’est moins chevaleresque, c’est plus frontal et plus subtil. »

« La France c’est la vraie misogynie, celle qui tabasse ! »

Un an après, pas encore « assez à l’aise » en français, selon elle, Silvia devient d’abord consultante pour l’entreprise CapGemini, où elle développe un logiciel dédié aux ressources humaines. Elle code pendant un an. « Quand j’ai eu l’impression d’être plus acclimatée au monde du travail français, j’ai enfin postulé au Centre national d’études spatiales (CNES). » Elle est embauchée en CDD dans le quota « Européenne non-française ».  

L’aventure à l’agence spatiale française va durer dix-huit ans. Derrière les écrans mais proche des réacteurs, Silvia est  responsable de la balistique d’Ariane 5. Sa mission ? « Faire en sorte que toutes les phases de lancement hors atmosphère se passent bien », explique-t-elle. Puis, elle devient cheffe de projet du lanceur Vega, « développé et financé par l’Agence spatiale européenne (l’ESA) »,  explicite le site officiel du CNES. Au plus près du terrain, elle s’occupe d’envoyer des petites charges (1,5t) lors de missions sur orbite. Entourée de collègues hommes. 

« No Gravity »

Entre deux postes, l’ingénieure présente sa candidature à l’agence spatiale européenne (L’ESA) pour devenir astronaute en 2008, la même année que Thomas Pesquet et Samantha Cristoforetti, la première astronaute italienne. Elle qui rêve d’exploration spatiale se cogne au « plafond de verre du bastion masculin de l’astronautique ». Éliminée rapidement, Silvia transforme son échec en film militant. « No Gravity » compile « des témoignages de pionnières spationautes, des archives rares et des commentaires sur la relation entre genre et technologie », résume le synopsis du documentaire.  

Des plaines russes à la côte ouest des États-Unis, elle part pendant deux ans interviewer une poignée de femmes astronautes et scientifiques. Parmi elles, Claudie Haigneré, la première Française dans l’espace, Gene Nora Jesse, une des pionnières américaines ou encore Françoise Bories, ancienne responsable du programme d’étude des trajectoires du lanceur européen d’Ariane 5. 

« Cyborg plutôt que déesse »

Et c’est surtout l’occasion de rencontrer sa mentore : Donna Haraway, biologiste, philosophe et cyberféministe de la première heure. L’Américaine a conceptualisé la figure du « cyborg » dans son « Manifeste Cyborg » publié en 1985. Ni humain, ni machine, ni femme, ni homme, c’est une créature à la frontière des genres, des mondes, des cultures, qui par son hybridité interroge les rapports sociaux entre les sexes. Pour Silvia Casalino, par leur seule présence, les femmes scientifiques sont des « cyborg » car elles ne cessent de s’hybrider pour s’adapter à un monde pensé par et pour les hommes. Comme sa mentore, elle « préfère être cyborg que déesse ». 

Même si elle est « très endurante » et qu’elle « peut encaisser beaucoup et longtemps en plus », la lutte en blouse blanche l’a fatiguée. En 2018, elle met fin à son contrat avec le CNES. « J’en avais fait le tour », estime-t-elle aujourd’hui. «  Après toutes ces années, je macérais une certaine colère. On faisait de la technologie pour faire de la technologie, on s’en foutait de pour qui, pourquoi, comment ? » De l’étonnement à l’énervement, elle est passée par tous les états d’âmes face au machisme et à l’homophobie latents dans certains milieux scientifiques, elle a maintenant décidé d’agir. 

« Une femme sur Mars ? Ça aurait de la gueule ! » 

Depuis deux ans, Silvia Casalino a quitté les fusées pour se dédier à la lutte contre la lesbophobie. En créant son ONG Eurocentralasian Lesbian Community, la quarantenaire mène plusieurs actions comme la tenue d’une conférence annuelle pour montrer, échanger, aider autour des problèmes récurrents que rencontrent les lesbiennes en Europe et en Asie centrale. 

Mais, elle garde un oeil sur les étoiles. Face aux projets comme Space-X ou Blue origin des « new space cow-boys », elle est aussi subjuguée que critique. « Même s’ils reproduisent des schémas très classiques de la conquête de l’espace, dans le secteur privé, les choses vont plus vite. », analyse-t-elle. « Il est possible que la première personne qui mette le pied sur Mars soit une femme. Elon Musk pourrait avoir ce coup de génie. Et ça, ça aurait de la gueule !  » 




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